La voiture de Jay Gatsby

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Dans la littérature américaine, le plus célèbre propriétaire d’une Rolls-Royce of America est sans conteste Jay Gatsby, le personnage principal du livre The Great Gatsby de Francis Scott Fitzgerald, publié en 1925. Mais Fitzgerald ne l’écrit pas ainsi, il nous le laisse deviner. Il indique d’abord la marque de la voiture au chapitre 3 :

“On week-ends, his Rolls-Royce became an omnibus, bearing parties to and from the city between nine in the morning and long past midnight…”

Traduit en français par : « En fin de semaine, sa Rolls se transformait en autobus, charriant les invités de la ville au château, et vice versa, de neuf heures du matin jusqu’à minuit passé… »

Puis il la décrit au chapitre 4 :

“It was a rich cream color, bright with nickel, swollen here and there in its monstrous length with triumphant hat-boxes and supper-boxes and tool-boxes, and terraced with a labyrinth of wind-shields that mirrored a dozen suns.”

Que le traducteur reprend ainsi : « Elle était peinte d’une riche couleur crème, étincelante de nickel, triomphalement enflée ici et là dans sa monstrueuse longueur par des coffres à chapeaux, des coffres à pique-nique, des coffres à outils et couverte, comme d’une terrasse, par un labyrinthe de pare-brise où se reflétaient douze soleils. »

Là, le traducteur commet une erreur en traduisant littéralement le terme « hat-boxes » par celui de  « boîtes à chapeau » alors que Fitzgerald ne fait que décrire les phares de la voiture (en s’amusant d’un jeu de mots intraduisible) ! Ce détail indique indubitablement qu’il s’agit d’une Rolls-Royce construite à Springfield, et non d’une Rolls-Royce d’origine anglaise. Le reste de la description ne laisse aucun doute sur sa carrosserie ; le labyrinthe de pare-brise représente ce que les américains appellent un « dual cowl phaeton », c'est-à-dire une torpédo à double pare-brise (ou tourer pour les anglais). L’action du livre se situant au cours de l’été 1922, Gatsby a pu choisir entre 3 modèles du programme Rolls-Royce Custom Coach Work : le Pall Mall ou l’Oxford, construits tous les deux par Merrimac en respectivement 179 et 77 exemplaires, ou le Tourer, construit par différents carrossiers (dont Holbrook) en 8 exemplaires seulement..

1921 oxford phaeton ouvert 

 Oxford, by Merrimac

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Pall Mall, by Merrimac 

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Tourer, by Holbrook

Quatre réalisateurs ont tenté de  transposer ce monument de la littérature au cinéma. Il faut cependant attendre la troisième version pour avoir une image assez proche de la voiture de Gatsby. En effet, la première version réalisée par Herbert Brenon en 1926 a disparu, et celle réalisée par Elliott Nugent en 1949 lui a attribué une Duesenberg SJ !

Gatsby car 1949

C’est donc la version de Jack Clayton en 1974, avec Robert Redford et Mia Farrow (dans le rôle de Daisy Buchanan), qui retrace le mieux l’univers de Gatsby. Même si les puristes ne peuvent que s’offusquer que la Rolls-Royce utilisée est un phaéton Ascott Brewster de 1928, donc une Phantom I, construite 6 ans après l’action du roman, il faut reconnaître que la Rolls de Gatsby/Redford est très proche de celle décrite par Fitzgerald.

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Rien à voir avec la dernière version réalisée en 2013 par Baz Luhrmann pour Leonardo diCaprio et Carey Mulligan. Pour se démarquer de la version de 1974, Luhrmann a changé la Rolls-Royce en une Duesenberg SJ (comme en 1949 !) ; encore faut il préciser qu’il s’agit de la réplique d’un Tourster Derham de 1933 construite en 1983 par Elite Heritage, la société de Richard Braun, sous l’appellation de Duesenberg II Royalton.

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Plus que l’anachronisme du modèle choisi, c’est l’esprit même du roman qui est trahi. En effet, pour arriver à faire partie de la haute société et séduire Daisy, Jay Gatsby tait ses origines rurales du Middle West en s’inventant une jeunesse dorée et des études à l’université d’Oxford, où il a acquis un goût très britannique, pour ses vêtements comme pour ses voitures. Et c’est justement en prenant le modèle d’une Rolls-Royce of America que Fitzgerald donne une clé au lecteur pour lui faire prendre conscience de ce mensonge : s’il était ce qu’il affirme, Gatsby roulerait dans une vraie Rolls-Royce, pas dans sa version américaine.

Quoi qu’il en soit, la version actuelle de Gatsby le Magnifique mérite un petit coup d’œil pour l’amateur de voitures américaines des années 1930 ; Ford, Buick, Packard et même Auburn Speedster de 1933 (mais à nouveau, une réplique) ! Même si l’ambiance du film est davantage inspirée par celle des fêtes d’Ibiza que par celles des Roaring Twenties, les années folles américaines.

Quant à a Rolls-Royce utilisée par Robert Redford, elle a été vendue le 7 juin 2009 à Greenwich (Connecticut) par Bonhams pour 238.000$ lors d’une vente aux enchères au cours de laquelle s’est également vendue pour 161.000$ une version Oxford de 1923 ayant appartenue à l’ancien président Woodrow Wilson. Une Rolls-Royce of America coûte ainsi moins cher aujourd’hui que lors de sa sortie.

 

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