Lincoln Continental (1939-1942)

Lincoln continental

Depuis qu’il préside aux destinées de Lincoln, Edsel Ford a l’habitude de se faire construire ses propres voitures selon ses goûts et d’après ses dessins. Si ces voitures ne sont pas destinées à être mises en production, elles permettent aux dessinateurs du studio de style de Ford, dirigés par John Crawford et Eugène Turenne « Bob » Gregorie, de se mettre en valeur. En 1938, quand il revient d’un voyage en Europe, Edsel Ford a des idées nouvelles sur la voiture qu’il désire pour son usage personnel.

Une influence européenne.

Depuis quelque temps, Bob Gregorie étudie une voiture de sport au style « continental », c'est-à-dire européen, les américains utilisant cet adjectif de la même façon que les britanniques pour désigner ce qui vient du continent européen. Divers prototypes sont construits sur des châssis Ford mais aucun n’est mis en production. L’apparition de la Lincoln Zephyr fournit à Gregorie l’occasion dont il a besoin. Il suggère à Edsel Ford de développer une voiture différente à partir de la caisse du cabriolet Zephyr. En novembre 1938, il lui soumet une maquette en clay au 1/10° ; c’est un cabriolet plus long que la Zephyr Convertible Coupe mais avec une ceinture de caisse beaucoup plus basse obtenue après avoir coupé une bande de dix centimètres sur son profil. Le capot est allongé, les volumes sont nets, les flancs sont lisses, sans marchepieds,  et le coffre présente des formes arrondies qui laissent deviner une capacité importante. Le pare-brise en une pièce s’inscrit dans un encadrement rectangulaire, la vitre latérale est dépourvue de montant et la capote recouvre la moitié du côté de l’habitacle, donnant à la voiture un cachet intimiste surprenant. Enfin, la roue de secours posée verticalement à l’arrière du coffre lui donne cette allure européenne telle que les américains la conçoivent alors.

1939 edsel s dream avant 1939 edsel s dream arriere

Un premier prototype de la voiture est achevé en mars 1939, mais il présente de tels défauts de structure qu’il est aussitôt mis à la ferraille. Un second prototype est fini en juin 1939. Il est alors confié  aux services techniques pour des essais routiers avant d’être convoyé, par bateau, en Floride, à Palm Beach où Edsel Ford passe ses vacances. Il s’agit d’un grand cabriolet très élégant, peint en gris, que les techniciens baptisent « Edsel’s Dream »[1], mais qu’Edsel désigne par l’adjectif de ‘Continental’. Il attire beaucoup l’attention des gens qui le croisent. A la fin de ses vacances, 200 personnes ont commandé la voiture à Edsel Ford! Après avoir demandé la fabrication de deux répliques identiques pour ses fils Henry II (22 ans) et Benson (20 ans), il décide de lancer une série limitée de cette Zephyr très spéciale et il demande qu’elle soit secondée par une version coupé.

En série limitée.

La Lincoln Zephyr-Continental est présentée au public le 2 octobre 1939 sous ses deux formes : Club Coupe (2.783$) et ‘Cabriolet’[2] (2.916$), soit deux fois plus chers que leurs versions Zephyr homonymes. La vitre latérale du Convertible Coupe reçoit un déflecteur de vitre, et le style du Coupé est malheureusement un peu plus chargé que le cabriolet en raison de l’installation d’une vitre arrière  équipée d’un déflecteur.

1940 club coupe 1940 cabriolet

Bien que la voiture utilise de nombreuses pièces de la Zephyr, la finition est réalisée à la main et le client a la possibilité de faire aménager son habitacle sur mesure, avec un très grand choix de cuirs et de tissus. La planche de bord est celle des Zephyr Town Limousine, avec les instruments (un compteur de vitesse gradué jusqu’à 175 km/h, deux compteurs kilométriques, un cadran comprenant les jauges d’huile et d’essence, les indicateurs de batterie et de température, une montre rectangulaire et divers témoins) et la grille du haut-parleur sertis dans un matériau doré. Les poignées intérieures des portières sont en plastique de couleur rubis. Bien entendu, le moteur est le V12 à soupapes latérales de la Zephyr, mais réalésé à 4.998 cm3 par augmentation de l’alésage de 70 mm à 75 mm. Il développe ainsi 130 chevaux à 3.600 tr/mn. Comme tout le reste de la voiture, il est de toute beauté ; les culasses, fixées par des écrous chromés, et les tubulures sont en aluminium poli. Mais le reste de la mécanique reprend les éléments de la Zephyr, et les deux essieux restent rigides. En cours d’année, la Zephyr-Continental est légèrement modifiée : la roue de secours reçoit un habillage en métal, les ailes arrière des sabots en caoutchouc, la plaque d’immatriculation passe du coffre au pare-chocs.

Cette série limitée est présentée dans le catalogue de la façon suivante. « Tout ce qu’implique ce nom est exprimé dans cette Lincoln Zephyr, la dernière née et la plus remarquable de toutes [...] différente de tout ce qui se fait en Amérique, construite pour ceux qui veulent voyager loin, dans le confort et en vitesse. » Frank Lloyd Wright, le célèbre architecte, estime que sa Continental est la plus belle voiture jamais construite ; 54 amateurs du cabriolet et 350 amateurs du coupé le pensent aussi. Mais Wright fait modifier son Coupé en ‘Town Car’, avec un toit ouvert au dessus des places avant et des vitres arrière semi circulaires qui alourdissent la ligne.

Intégration à la gamme.

1941 cabriolet 1941 club coupe

Sous l’effet de la demande, la Continental devient un modèle à part entière de la gamme Lincoln de 1941 qu’elle couronne sous l’appellation plus simple de Lincoln Continental, qui est inscrit en lettres cursives sur le capot et sur le couvercle de la roue de secours. Les poignées de portes, extérieures et intérieures, sont remplacées par des boutons poussoirs. Les enjoliveurs de roues arborent l’inscription V12, et en cours d’année la mascotte du capot est remplacée par le sigle V12. La planche de bord est peinte façon bois en teinte acajou. Les prix sont désormais de 2.812$ pour le Club Coupe et de 2.865$ pour le Cabriolet. La production est de 850 unités pour le premier et de 400 unités pour le second.

1941 rita hayworth

Rita Hayworth et sa Continental

Admirateur de la Continental, le styliste Raymond Loewy fait modifier son cabriolet selon ses goûts en lui greffant un toit en plastique transparent sur sa partie avant, avec des custodes percés de hublots circulaires et une lunette arrière minuscule. La face avant est totalement repensée avec des phares encastrés dans les ailes et une calandre courant sur toute sa largeur, tandis que l’arrière est dépouillé de sa roue de secours au profit d’une étrange arrête.

1941 loewy

En 1942, la Continental reçoit la nouvelle face avant commune à toutes les Lincoln, ce qui alourdit considérablement la voiture et défigure complètement le concept original. Les deux modèles sont affichés au même tarif de 3.000$. La fabrication est suspendue le 2 février 1942 après que 200 coupés et que 136 cabriolets aient été produits. Au lendemain du conflit, Lincoln reprend la fabrication des modèles de 1942 trop vite retirés des chaînes et la Continental continue d’être produite jusqu’en 1948.

1942 cabriolet

La dernière « classique ».

La « Continental » est d’abord l’expression d’une conception nouvelle de l’esthétique automobile. Elle n’a plus de marchepieds, ses phares et ses feux sont intégrés aux ailes, les poignées extérieures des portières sont remplacées par de simples boutons poussoir, la mascotte du capot sert à son ouverture. Elle marque un tournant pour l’industrie, même si avant elle, la Cord 810 avait ouvert la voie. Premier véritable coupé personnel, et vaisseau amiral du groupe Ford, la Continental oblige ses concurrents à explorer cette voie.

Le détail qui caractérise le plus l’allure classique de la Continental est sa roue de secours montée verticalement à l’arrière. Cette disposition, utilisée dans les années 1920, est totalement démodée à la fin des années 1930. Quand Edsel Ford l’adapte à sa voiture de rêve, elle en devient le symbole, et cette disposition est aussitôt appelée ‘Continental’. Au début des années 1950, beaucoup de constructeurs, Cadillac en tête, proposeront en option un kit ‘Continental’ pour monter une roue de secours à l’arrière de leurs voitures ! Ce ‘gimmick’ sera dorénavant le symbole des modèles les plus prestigieux de la marque.

En se concentrant sur le marché du luxe, Lincoln décidera vite de réintroduire un coupé personnel au sommet de sa gamme, d’autant plus que le concept est repris avec succès dès 1953 par Cadillac et sa superbe Eldorado. La Continental Mk II, introduite en 1955, sera d’ailleurs comme sa devancière immédiatement considérée comme un modèle classique… L’appellation Continental sera dès lors toujours attribuée à un modèle de la marque jusqu’en 2003.


[1] Le rêve d’Edsel

[2] Appellation à l’européenne du Convertible Coupe

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