Une LaSalle en Béarn

Feu arri re

Fils d’agriculteurs, Patrice se passionne tout jeune pour la mécanique. Ses études lui permettent de devenir ingénieur au bureau des études, méthodes et montage de Turbomeca, le leader mondial des turbines pour hélicoptères, où il travaille 35 ans. Mais à ses heures perdues, il rêve de construire une voiture de ses propres mains.

Son goût pour les voitures anciennes l’amène à se décider à restaurer une voiture rare et il se met à la recherche d’une Cadillac des années 1920/1930. Par l’entremise d’un ami, il achète cette LaSalle en février 1991 auprès d’un garagiste parisien qui l’avait lui-même ramené du Québec. Installé à Montmartre, le garagiste est jugé trop bruyant pour son voisinage qui le contraint à délocaliser son activité et à se séparer de plusieurs de ses voitures. La voiture est parfaite pour Patrice ; elle est dans un tel état qu’il ne peut qu’envisager sa reconstruction complète. Mais la surprise est de taille pour sa femme qui découvre un beau jour un « tas de ferraille » qu’il faut pousser dans le garage avec le tracteur du voisin en lieu et place de la Cadillac espérée ! Le dit tas de ferraille et accompagné d’une multitude de pièces détachées dont un moteur complet. Il s’agit d’une LaSalle Series 328 de 1929 carrossée en Sedan 7 places par Fisher. L’empattement est de 3,40 mètres et la voiture pèse 2.066 kg. Son prix de vente initial était de 2.775$ (l’équivalent de 69.000€ d’aujourd’hui).

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Patrice aborde la restauration de sa LaSalle de façon très méthodique. Il réalise d’abord le bilan de ce qui existe, ce qui doit être remplacé et ce qui doit être refait. Il programme alors les phases de rachats et de refabrication des pièces. Grâce à la revue Hemmings, il récupère un maximum de documentation sur sa voiture et en particulier le Shop Manual et le Body Manual des Cadillac/LaSalle de 1929 (les LaSalle Series 328 et les Cadillac Series 341 sont quasiment identiques). Il entreprend alors de dessiner tous les plans de sa voiture dont il a besoin. Il se lance enfin dans les travaux en débutant par la réfection de la caisse, puis celle du châssis, celle du moteur pour finir par celle de la sellerie. Typique des caisses Fisher de l’époque, la caisse de la LaSalle est constituée d’une ossature en bois sur laquelle sont clouées les feuilles de tôle, les clous étant recouverts de joints en plomb ou en étain. Mais les joints se sont abimés et les infiltrations sont nombreuses. De plus, la voiture a subi un choc à l’arrière droit et la structure du passage de roue et du panneau de custode est à refaire. Et pour ne rien arranger, il manque plusieurs pièces de la structure du toit. Patrice découvre ainsi le travail d’ébéniste ; s’il fait réaliser les pièces qui manquent par un menuisier, il se charge de tous les travaux de finition, notamment pour arrondir les pièces des montants de custode.

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Le châssis est en assez bon état, comme il le découvre après l’avoir entièrement sablé dans son jardin. En revanche, les ressorts de suspension nécessitent une attention particulière : il doit refaire ainsi tous leurs axes. De leur côté, les tambours de freins sont remis aux côtes nominales grâce à un arc cerclé soudé. Les roues de type artillerie reçoivent des pneus Michelin 32x6.75. Vient alors le moment de rassembler le châssis et la caisse pour un assemblage ‘à blanc’. L’opération est satisfaisante et il est alors temps de passer à la mise en peinture de la caisse. Patrice applique quatre couches d’apprêt puis trois couches de noir et quatre couches de rouge. La finition est réalisée avec trois couches de vernis.

L’étape suivante est la réfection du moteur, qui s’avère plus complexe que prévue. En premier lieu, les culasses sont celles d’un bloc Cadillac 355 c.i. (5,8 litres) de 1931 : l’alésage est de 3 pouces et 3/8 (85,725 mm) au lieu des 3 pouces ¼ (82,55 mm) du 328 c.i. (5,4 litres). Patrice contacte donc le vendeur québécois pour récupérer les bonnes culasses. En second lieu, il s’aperçoit que le carter moteur a été ressoudé, suite à un heurt avec une souche sur un chemin forestier du Québec. Par l’intermédiaire des sœurs Keyaerts, il rencontre Philippe qui déniche pour lui un bas moteur lors d’un voyage en Arizona. Et les travaux se poursuivent : les cylindres sont réalésés aux côtes de réparation, deux cylindres sont chemisés à l’azote, les bielles sont encoquillées et le vilebrequin est réaligné. La pompe à essence à dépression est remplacée par une pompe électrique.

 

L’assemblage final de la voiture a lieu. Les premiers tours de roues sont faits sans que la sellerie soit finie. La voiture peut rouler à 70 km/h, mais elle souffre de vibrations, qui seront atténuées par un tarage des suspensions et des supports moteur. Il est alors temps de finir la restauration de la voiture. Patrice devient sellier et il refait entièrement les banquettes avant et arrière de la voiture. Nous sommes en 1996, et Patrice achève ainsi un chantier qui aura duré plus de cinq ans.

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Aujourd’hui, la LaSalle attend encore les deux strapontins du milieu que nécessite son appellation de 7-passenger Sedan, et il manque toujours le joint de l’auvent à l’aplomb du capot. Mais elle roule de façon impeccable. Le moteur démarre au quart de tour (après avoir amorcé le réservoir à gravité placé sous le capot) et la voiture s’ébroue avec une classe remarquable. Le moteur V8 procure les sonorités typiques de ce genre de mécanique. Mais le premier virage fait comprendre pourquoi le diamètre du volant est aussi large ; il faut une force certaine pour tourner les roues de cette lourde berline. Et la longueur de l’empattement n’est pas sans poser problème à l’abord des ronds points de nos chaussées modernes. Mais hors de la ville, la voiture atteint sans effort sa vitesse de croisière, qui se situe entre 70 et 80 km/h (les compteurs de la planche de bord ne sont pas tous opérationnels). Il faut cependant anticiper en permanence tout ce qui se présente devant le capot ; les freins sont à tambours et ils ne sont pas assistés, même si les ingénieurs de Cadillac ont élaboré un complexe système de renvoi des câbles sous le châssis pour démultiplier les efforts du conducteur (un casse tête à remettre en état). Patrice la sort de temps à autre pour la présenter dans des rassemblements près de Pau. Mais sa LaSalle a désormais plus de 81 ans, et elle a davantage le statut d’une voiture de musée que d’une daily car. Elle reste donc trop souvent au garage aux yeux de Patrice et de son épouse, mais sa contemplation suffit pour leur faire se souvenir de l’aventure extraordinaire qu’a été sa restauration.

 

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