Construction d'une gamme (1960-1966)

Les années 1960 marquent la fin du système de segmentation du marché par marque mis en place par Alfred Sloan dans les années 1920. Désormais, chaque marque construit sa propre gamme avec un modèle pour chaque catégorie.

Première étape : la voiture compacte selon Ed Cole.

Corvair

Le 2 octobre 1959, Chevrolet présente sa Corvair à moteur 6 cylindres de 2,3 l arrière refroidi par air. Etablie sur un empattement de 2,74 m, sa carrosserie de 4,57 m de long (berline et coupé) présente des lignes sobres et nettes dessinées par l’équipe de Clare MacKichan. Affichée à partir de 1.984$, la Corvair est un cran moins chère que les grandes Chevrolet et Cole escompte en vendre 300.000 unités par an. Mais quand le mois suivant, Ford et Chrysler présentent chacun une compacte bien plus classique - la Ford Falcon et la Plymouth Variant - Cole comprend que sa Corvair est trop atypique : dès le mois de décembre, il demande à ces ingénieurs de concevoir une voiture compacte plus classique ! De leur côté, les grandes Chevrolet de 1960 arborent une carrosserie modifiée aux ailerons plus plats, à la ligne de toit rectiligne et avec une calandre simplifiée. Le choix des moteurs est réduit à 5 groupes : le 6 cylindres de 3,9 litres et 135 ch., deux V8 de 4,6 litres (170 et 230 ch.), et deux V8 de 5,7 litres (250 et 335 ch.). Les tarifs débutent à 2.175$. La Corvette, pratiquement inchangée, reste proposée avec 5 versions du V8 de 4,6 litres dont la puissance s’échelonne de 230 à 315 ch., à partir de 3.872$. Le résultat final pour 1960 affiche une progression de 11% à 1.633.071 unités[i], dont 1.372.803 ‘Chevrolet’ (84% du total), 250.007 Corvair (15%) et 10.261 Corvette (0,6%). Chevrolet est le premier constructeur américain, Ford ayant reculé à 1.439.370 unités.

Pour 1961, la gamme Corvair est renforcée par le break 4 portes Lakewood et par des dérivés utilitaires. Le moteur est réalésé à 2,4 litres et atteint 98 ch. sur la version sportive Monza. La carrosserie des grandes Chevrolet est entièrement redessinée ; les ailerons sont supprimés, même si un pli de tôle qui court de l'avant à l'arrière tente de les évoquer. La face avant se reconnaît à ses 8 ouïes horizontales placées au dessus de la calandre sous le pli de tôle du capot (les deux ouïes aux extrémités contenant les clignotants). L'Impala est proposée en version ‘Super Sport’ avec un V8 de 6,7 litres (409 c.i.) de 360 ch. (en fait, une version réalésée du 5,7 litres) et une suspension affermie. La Corvette change de silhouette arrière en adoptant la poupe aiguisée vue en 1959 sur la ‘Sting Ray’ de course et sur le show car XP-700. Son tarif débute à 3.934$. Malgré l’augmentation des ventes de la Corvair (+ 13% à 282.075 unités) et de la Corvette, Chevrolet recule de 9%, un résultat cependant satisfaisant sur un marché en retrait de 14%.

Deuxième première étape : la voiture compacte selon Knudsen.

Dès août 1961, l’usine de Willow Run voit sortir une nouvelle voiture compacte qui est présentée le 29 septembre : la Chevy II. Le 6 novembre 1961, Ed Cole est promu directeur du groupe automobile de la GM ; le nouveau directeur général de Chevrolet est Semon Emil Knudsen, dit ‘Bunkie’, directeur général de Pontiac depuis 1956, et fils du Knudsen qui avait tenu ce poste de 1924 à 1937. Il hérite de cette compacte dont l’appellation signifie qu’elle est bien la seule héritière légitime de la vraie Chevy[ii] ! Extrêmement classique, elle est établie sur un empattement de 2,79 m et sa carrosserie de 4,65 m de long présente les lignes fades. Deux moteurs sont disponibles : un 4 cylindres de 2,5 l et 90 ch. et un 6 cylindres de 3,2 l de 120 ch.[iii]. Comme la Falcon, elle est proposée en sedan à 2 et à 4 portes et en break, mais également un coupé hardtop et un cabriolet. La voiture est disponible en trois finitions : série 100, série 300 et série 400 ‘Nova’, à partir de 2.003$. La Chevy II marginalise la Corvair, que Kundsen réoriente vers le marché des modèles axés sur la performance, comme les « Spyder » équipés d’une version à turbocompresseur du 6 à plat développant 150 ch. Les dérivés utilitaires sont supprimés. Les grandes Chevrolet, sont épurées : le pli de tôle latéral est supprimé et la hauteur de la calandre est réduite. Le choix des moteurs s’élargit avec une version ‘327’ (5,3 l) du 283 proposée en 250 et en 300 ch. Les tarifs débutent à 2.324$. La Corvette est elle aussi épurée avec la suppression des chromes sur la grille de calandre, les sorties d’air latérales et les flancs. Le moteur de 4,6 litres est remplacé par le 5,7 litres. Ses tarifs débutent à 4.038$. Grâce à le nouvelle Chevy II, la production de Chevrolet bondit de 31% à 1.943.483 unités. Et avec 406.521 unités, la nouvelle venue bat la Falcon (396.129 exemplaires seulement). La Corvette bondit elle de 33%, mais elle ne représente que 0,7% du total de la marque.

Une Corvette nommée Sting Ray.

La Corvette est entièrement redessinée pour 1963 et prend l’appellation de Sting Ray[iv]. Dessinée par Larry Shinoda, elle est établie sur un empattement réduit à 2,49 m et affiche une ligne toute en force : un pli ceinture la ligne de caisse, les ailes saillent comme des muscles, la calandre disparait sous le pare-chocs et les phares sont rétractables. Le roadster est épaulé par une version coupé au cockpit effilé avec une lunette arrière en deux parties (‘split-window’). Les modifications portées sur les autres modèles passent inaperçues. La réorientation de la Corvair se poursuit avec la suppression du break, la Chevy II reçoit une nouvelle calandre et les grandes Chevrolet sont encore redessinées, avec un montant de pare-brise droit et des flancs pliés en dièdre. La Corvette est un véritable succès : 21.513 amateurs s’en offrent une (+48%). Mais les ventes de Chevrolet stagnent et l’année marque le recul des compactes : la Corvair chute de 13% et la Chevy II de 26% ; leur recul correspond à la progression des ‘full size’.

Deuxième étape : la voiture intermédiaire.

Pour 1964, Chevrolet introduit la Chevelle qui vient prendre place entre la Chevy II et la Biscayne dans la nouvelle catégorie des ‘intermediaires’[v]. Ultra conventionnelle, la Chevelle concurrence la Ford Fairlane. Sa gamme des moteurs comprend des 6 cylindres (3,2 litres 120 ch. et 3,8 litres 155 ch.) et des V8 (4,6 litres 195 et 220 ch.). Les berlines, breaks, coupés et des cabriolets sont proposées en finition Séries 300, Malibu et Malibu Super Sport. Le moteur de base de la Corvair développe maintenant 95 ch.. Deux nouveaux moteurs sont proposés sur la Chevy II : un 6 cylindres de 3,2 litres et 120 ch. et un V8 de 4,7 litres et 195 ch. La carrosserie des grandes Chevrolet est légèrement retouchée au niveau de la calandre, du panneau arrière et des flancs. Enfin, la Corvette Sting Ray perd sa ‘split window’. Les ventes totales de Chevrolet progressent de 5% et atteignent 2.045.904 exemplaires. Les full size restent stables à 1.381.600 exemplaires, les compactes chutent encore de 37 % à 347.915 unités (191.915 Corvair et 156.000 Chevy II) et 294.160 Chevelle trouvent preneurs (14% du total de Chevrolet). La Corvette progresse encore de 3% et atteint 22.229 exemplaires.

Nouvelle robe pour la Corvair.

La 2° génération de Corvair apparaît en 1965 avec une carrosserie remarquablement dessinée par Dave Holls[vi]. Le moteur, réalésé à 2,7 l, est proposé en 95, 110 et 140 ch., plus une version turbo de 180 ch. et la voiture adopte enfin une suspension indépendante aux quatre roues. La gamme se décline en Corvair 500, Corvair Monza et Corvair Corsa, à partir de 2.066$. Déjà, les responsables de la division savent que cette Corvair est la dernière : en avril 1965, la décision a été prise de ne pas développer une 3° génération de compacte à moteur arrière ! Les grandes Chevrolet sont complètement refondues. Le châssis en X est remplacé par un châssis périmétrique destiné à accueillir des carrosseries plus longues et plus larges au style dynamique et élégant, dont le summum est la "Caprice[vii] ".

1965

Les Chevy II et Chevelle reçoivent l’appoint de versions mieux équipées (Deluxe) et plus puissantes (Super Sport). Pour répondre au Ranchero de Ford, Chevrolet décline la nouvelle version du pick-up El Camino sur la base de la Chevelle. Enfin, la Corvette Sting Ray reçoit des sorties d’air verticales et quatre freins à disque ; la version‘396’ (6,5 litres 425 ch.) se distingue par ses échappements chromés en bas de caisse. Chevrolet progresse de 5% et établit son record absolu avec 2.150.581 voitures, dont près de la moitié sont des Impala ! La nouvelle Corvair est très bien accueillie (235.528 exemplaires), mais cannibalise les ventes de la Chevy II (en recul de 35%). En juillet 1965, Elliot M. ‘Pete’ Estes (directeur général de Pontiac) devient le directeur général de Chevrolet, Knudsen devenant le responsable des opérations de GM hors des Etats Unis.

1966

L’année 1966 marque une pause dans le développement de la gamme. La Corvair reçoit un écusson plus étroit à l’avant. La Chevy II change de face avant et de panneau arrière et elle est équipée de ceintures de sécurité. La Chevelle voit ses carrosseries s’allonger avec de nouvelles ailes avant et arrière. Les grandes Chevrolet adoptent des feux arrière horizontaux ainsi que de nouveaux pare-chocs, et la Caprice devient un modèle à part entière. La Corvette récupère deux versions du nouveau 427 Mk IV (un 7 litres proposé en 390 et 425 ch.). Sur le plan commercial, la division est frappée par les répercussions du livre de Ralph Nader, « Unsafe at Any Speed »[viii] publié en octobre 1965. Les ventes de la Corvair s’effondrent de 56% et celles des grandes Chevrolet chutent de 10%. Les clients se retournent vers la Chevy II (+42%) et la Chevelle (+16%), tandis que les amateurs de Corvette sont toujours plus nombreux (+18%). Au final, les ventes sont en repli de 8% et tombent à 1.969.677 unités, loin de celles de Ford (2,2 millions). A côté de ses voitures particulières, Chevrolet propose le Carryall Suburban, un utilitaire sur empattement de 3,24 m traité à la façon du Jeep Wagonner. Disponible en 4x2 ou en 4x4 avec des moteurs 6 cylindres et V8, il est le premier d’une famille appelé à un avenir radieux…



[i] Les chiffres indiqués sont ceux des voitures Chevrolet, sans les light trucks (pick-ups, 4x4 et autres SUV)

[ii] Le remplacement d’un nom par son diminutif est une pratique typiquement américaine : Chevrolet a ainsi très vite été abrégé en « Chevy », Cadillac en ‘Cad’, Oldsmobile en ‘Olds’ ou Continental en ‘Conti’.

[iii] Les caractéristiques de la première Chevrolet de 1911 en somme..

[iv] Nom américain des raies qui ont des dards de défense sur leurs queues.

[v] Intermediate cars pour les américains.

[vi] Qui a remplacé Clare Mac Kichan comme responsable du style de Chevrolet en 1962.

[vii] Du nom d’un restaurant français de New York que fréquentait Bunkie Knudsen.

[viii] « Dangereuse à n’importe quelle vitesse », traduit en français en 1966 par A.M. Suppo et A. de Perignon sous le titre « Ces voitures qui tuent ».

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